Biographie

L’acte photographique

La photographie m’ouvre le champ du monde. J’aime errer dans des nouveaux espaces et me laisser guider par mon intuition créatrice. Je flâne, attirée par une architecture, une scène, des visages, des objets, la lumière. Les idées fusent et je conçois dans le jeu du déplacement et de l’arrêt, dans l’enregistrement photographique, la captation de mes réflexions dans le réel. Mes pensées entrent en interaction avec le réel et l’outil photographique permet d’exprimer ces instants en images. Dans la prise de vue, mon corps se met en résonance avec l’espace. Quand je photographie un papillon j’anticipe son mouvement. J’essaie de devenir papillon. La prise de vue devient un acte où mon «moi» ne s’exprime pas. Je suis le mouvement, les sensations du monde extérieur. C’est une présence au monde à l’instar d’un art corporel. Ma conception de la photographie comporte ce mouvement, ce flux essentiel. L’acte photographique est indissociable de ce déploiement intuitif du corps dans l’espace-temps.

Matière
Je suis très sensible aux matières et j’affectionne particulièrement le verre et le miroir, qui est un verre qui possède une couche d’argent réfléchissante. Il est pour moi un matériau d’une très grande richesse. J’explore sa transparence, son coupant, sa cassure, sa dureté, sa froideur, sa chaleur, sa couleur, sa vivacité, sa réflexion, son épaisseur et sa fragilité. A l’opposé de le considérer comme un simple support, il est la matière constituante de mes photographies. De même, la couche de l’émulsion sur le miroir donne une matérialité propre à ces tirages. L’émulsion photographique est constituée de grain d’argent mais le liant,lui, est d’origine animal, fabriqué à partir d’os de bœuf. La consistance des photographies sur miroir intègre ce dosage subtil entre organique et minéral. Le miroir s’est imposé à moi comme la matériaux intrinsèque de ma démarche artistique. Il est toujours lié à la photographie. Son essence réflexive fait écho au dispositif photographique. Au début de la photographie, les daguérréotypes sont appelés des «miroirs avec mémoires”» L’idée de poser une émulsion photographique sur un miroir est issue de cette envie de reproduire un daguérréotype car ces photographies possèdent de la profondeur et un aspect irréel. La plaque de cuivre polie qui agit comme un reflet a orienté l’expérimentation sur le miroir.

Processus

La photographie en noir et blanc m’est essentielle car je reste active dans le processus de développement. L’image peut parfois rester longtemps latente jusqu’au développement. Je découvre les négatifs avec un regard neuf. Je me fie beaucoup à la persistance d’une image dans mon esprit. Je considère souvent une photo plus forte quand ma mémoire l’a enregistrée. En regardant le négatif, je me projette dans l’espace-temps de la prise de vue. Ce moment engendre une pure évasion de mes pensées. La vue négative se relie alors avec l’ instant de la captation. L’inversion des valeurs de l’image m’emporte dans une remémoration. Le regard cherche à comprendre, à remettre dans le bon sens, entrainant mon imaginaire à déambuler dans de nouvelles dimensions. Dans mon laboratoire c’est la temporalité du processus de tirage noir et blanc qui prend le dessus. Je suis déconnectée de la réalité dans la lumière rouge, inactinique, je pose l’émulsion photosensible et laisse sécher les miroirs. Je passe par une pensée intuitive pour accorder le sujet à la forme. Cette intuition s’active dans les moments où je me reconnecte à l’état créatif. Je pense souvent à la phrase de Chris Marker : «  Le hasard a des intuitions qu’il ne faut pas prendre pour des coïncidences.» Dès que l’œuvre est décidée, J’engage dans ma tête toute sa procédure de fabrication. Celle-ci se réalise mentalement, le corps est en détente. Je n’ai pas besoin de la dessiner. La projection mentale de l’expérience me permet de tout garder en mémoire. Je vis les difficultés et les résolutions pratiques. J’anticipe par la mise en situation mentale. Ensuite, j’engage la création plastique. Le développement reste le moment le plus fascinant, quand l’image apparaît dans toute la palette du noir et du blanc, c’est l’alchimie photographique qui a opéré.

Fragment/temps

Face au miroir, je me trouve dans l’ici et le maintenant. La photographie sur miroir m’absorbe dans une brèche où l’ici et maintenant se superpose à l’ailleurs et l’avant. J’ai été marquée dans mon enfance par la découverte dans la maison de ma grand-mère d’une boite de photographie sur plaques de verre. Ces photos m’ont toujours fascinées et cette impression reste encore vivante en moi. Ces photos positives noir et blanc colorées à la main étaient des scènes d’amusement de la bourgeoisie du 19 ème siècle. Les personnes s’étaient déguisées et posaient pour la photographie. J’adorais regarder ces images visibles en transparence grâce à la lumière. Elles me menaient en ligne directe avec cette époque. Mon imagination me permettait d’être transportée à l’intérieur de l’image et de vivre les scènes avec les protagonistes. Le temps serait-il affaire de perception? A l’instar de la nouvelle de Julio Cortazar intitulée l’homme à l’affût, un saxophoniste se demande comment il a pu vivre par la pensée des événements et écouter un morceau de musique correspondant à une durée de 15 minutes dans la réalité sur le trajet d’1mn30 entre deux stations de métro. Ma conception du temps s’est forgée à travers la photographie comme une juxtaposition de présents qui peuvent se relier entre eux. Ils existent alors des portes que nous pouvons ouvrir pour accéder à d’autres temps, des portes mentales, corporelles, visuelles, olfactives, sonores.

De l’autre côté du miroir

La science fiction avec La quatrième dimension, les courts métrages présentés à la télévision par les frères Bogdanov ont procédé au développement d’une imagination métaphysique de la réalité. J’ai été imprégné par le film The water babies où le petit garçon passe d’un univers de film à un univers coloré de dessin animé en plongeant dans une rivière. Le film Orphée de Cocteau que j’ai vu dans ma période d’ étudiante m’a complètement subjugué. Et la lecture des livres Alice au pays des merveilles et A travers le miroir m’ont définitivement fait traverser le miroir. J’ai pris la décision en 2011 de prendre un nom d’artiste Alice Dourenn qui est l’anagramme du mélange de mon nom et prénom. Dans le film de Jean Rouch, Dyonisos, le comédien dit tout en retournant un miroir : “ le miroir à double face : La joie sur une face et sur l’autre le travail, et entre les deux, au milieu, cet espace fragile et étroit où se glissent ceux qui peuvent faire ce qu’ils aiment”Le miroir allié à la photographie procède de cette mise en abyme du sensible. Et je retrouve alors l’ouverture des portes de l’imaginaire.
Je développe le procédé comme un outil de métamorphose psychique. Mes photographies sont des tentatives de capter l’essence de la vie et de la restituer en la démultipliant pour qu’elle prenne de l’ampleur. Je fais mienne cette interprétation de Dawetas Démosthènes sur l’oeuvre de joseph Bueys: « Les œuvres ne sont jamais terminées, fermées, mais au contraire constamment ouvertes. Les objets sont transparents, l’essentiel est d’en dégager le flux d’énergie. ». Je considère mes photographies sur miroir comme des images de l’inconscient à l’instar de Freud qui s’est appuyé sur le dispositif photographique pour mettre au point le processus de l’inconscient. Le procédé du tirage noir et blanc utilise également un appareil de projection, l’agrandisseur. A l’inverse de capter la lumière, il la projette. Par son reflet, le corps est remis en action dans l’image comme un appareil photographique inversé.

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